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sans la Russie dans le concours, « l’Ukraine a déjà gagné »


L’Italie accueille samedi soir la finale du 66e Concours Eurovision de la chanson. Avec une absence notable : celle de la Russie, exclue par les organisateurs après l’invasion de l’Ukraine. Malgré une volonté affichée de rester « apolitique », l’événement reflète le conflit qui domine le continent.

Comme chaque année, les paris vont bon train. Pour cette édition 2022 de l’Eurovision, dont la finale se tient le samedi 14 mai, les bookmakers donnent l’Italie, la Suède mais aussi l’Ukraine parmi les favoris. Un statut largement lié au contexte de guerre avec la Russie, qui est la grande absente de ce grand rassemblement paneuropéen.

L’invasion de l’Ukraine a en effet valu à Moscou de nombreuses sanctions internationales, dont des exclusions des compétitions sportives, mais aussi de l’Eurovision. Le 25 février, au lendemain de l’entrée des troupes russes en Ukraine, l’Union européenne de radiodiffusion (UER), qui supervise la compétition, a annoncé que la Russie avait été bannie du 66et édition, organisée à Turin, en Italie, le pays vainqueur l’an dernier.

« Compte tenu de la crise sans précédent en Ukraine, l’inclusion de la participation russe au concours de cette année nuirait à la réputation du concours », a déclaré l’UER dans un communiqué.

S’il arrive régulièrement que des chansons soient rétorquées parce que jugées trop politiques dans une compétition qui clame ne pas le faire, il est rare de voir un pays simplement disqualifié pour ses actions.

Il faut remonter près de trente ans en arrière pour trouver une décision similaire. Lors du concours de 1993, la Yougoslavie, alors dirigée par Slobodan Milosevic, a été bannie de l’Eurovision suite aux sanctions de l’ONU liées à la guerre dans les Balkans.

Un consensus sur l’exclusion

La décision concernant la Russie n’a pas été débattue. « La plupart des fans pensaient que c’était la seule et unique chose à faire », explique Simon Bennett, président d’OGAE International, une association qui regroupe 43 comités nationaux de fans de l’Eurovision. « Personne n’était vraiment content [d’une exclusion]mais cela semblait logique compte tenu de la situation. »

Au sein de l’UER, la pression internationale a également fait consensus, rapporte Dean Vuletic, historien spécialiste de l’Europe de l’Est et de l’Eurovision. « La pression est venue de l’UER elle-même, les pays nordiques menaçant de se retirer si la Russie est autorisée à participer. Et il est plus important pour l’Eurovision d’avoir la Suède [six fois victorieuse, NDLR] que la Russie », a-t-il déclaré.

Cette exclusion de la Russie est l’aboutissement d’un affrontement entre Kiev et Moscou qui se joue également sur le terrain de cet événement télévisé, vu chaque année par près de 200 millions de personnes dans plus de 30 pays. S’il n’était pas question d’exclusion alors, l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 avait déjà donné lieu à des escarmouches entre les deux parties.

En 2016, pour sa première participation après l’annexion, l’Ukraine est représentée par Jamala, une chanteuse d’origine tatare de Crimée, et sa chanson « 1944 » qui rappelle la déportation de son peuple. Elle enchaîne sur la victoire, confiant à kyiv la responsabilité d’accueillir la compétition l’année suivante. Comme pour enfoncer le clou, les organisateurs ukrainiens refusent de laisser entrer la candidate russe, une jeune femme handicapée, au motif qu’elle a donné un concert en Crimée depuis l’annexion, ce qui contrevient aux lois ukrainiennes. Moscou refuse pour sa part de participer à distance ou de présenter un autre candidat, ce qui exclut de facto la Russie de l’Eurovision en Ukraine en 2017.

Mais les tensions étaient déjà visibles à l’Eurovision bien avant, se souvient Dean Vuletic : « Ça a commencé plus tôt, dès 2004 et la révolution orange. » La chanteuse ukrainienne Ruslana [qui a remporté l’Eurovision en 2004, NDLR] était l’un des visages connus qui la soutenaient ». Et lors du concours qui s’est tenu à Kiev l’année suivante, le président pro-européen Viktor Iouchtchenko était sur scène pour remettre le trophée et vanter les valeurs européennes. Ruslana, quant à elle, est devenue par la suite députée et a été fortement engagé lors de la révolte du Maïdan.

Un événement pour soigner son image

Des incursions politiques qui montrent que, malgré tous les efforts de l’UER pour dépolitiser l’événement, certains pays n’hésitent pas à l’utiliser à des fins nationalistes. « Les ressorts sont similaires dans le sport et à l’Eurovision », commente Lukas Aubin, spécialiste de la géopolitique du sport et de la Russie. « Ces événements sont un moyen pour les nations de magnifier leur identité nationale, de construire un récit et d’améliorer leur image – la définition même du » soft power « . »

Dans cette idée, « la Russie instrumentalise l’Eurovision depuis bien plus longtemps », souligne Dean Vuletic. « Elle a investi beaucoup d’argent dans sa participation, produisant des chiffres spectaculaires ; elle a organisé en 2009 l’Eurovision la plus chère de l’histoire, dépassée à ce jour uniquement par l’Azerbaïdjan [en 2012]», rappelle l’historienne.

Si aujourd’hui le pouvoir russe peut critiquer l’Eurovision, notamment pour ses positions en faveur des minorités sexuelles, la méfiance n’a pas toujours été de mise. « Le concours est très populaire en Russie et dans les pays de l’ex-URSS », souligne Lukas Aubin. « Le pouvoir en Russie est opportuniste, il veut participer à l’Eurovision pour briller. Mais à partir du moment où il est critiqué, exclu, il se pose en victime ou le décrie. »

La victoire de l’Ukraine avec Jamala en 2016 « a été vécue à Moscou comme une insulte », note Lukas Aubin, mais surtout « l’Eurovision a été perçue comme une arme du soft power occidental », contre laquelle la Russie veut désormais revenir. Ainsi, l’exclusion de cette année cadre bien avec le récit russe du conflit en Ukraine, selon lequel l’Occident est hostile à la Russie, poursuit-il.

Le public conquis par l’Ukraine ?

Et l’Ukraine, elle aussi, continue de construire son image dans le conflit à travers sa candidature. Cette année, elle présente un mélange de rap et de musique traditionnelle avec le titre « Stefania », du Kalush Orchestra. « La chanson a été produite avant la guerre, mais avec le contexte, elle a pris une dimension patriotique », indique Dean Vuletic.

Dans ce titre adressé à une mère de famille, le groupe proclame : « Je retrouverai toujours le chemin du retour, même si toutes les routes sont détruites » – difficile de ne pas faire le rapprochement avec les images de destruction venues d’Ukraine. Et Kiev n’a pas manqué d’indiquer que les membres du groupe bénéficiaient d’une autorisation spéciale pour pouvoir se produire à Turin. En effet, ce sont des hommes en âge de combattre, qui en théorie n’ont pas le droit de quitter le pays en guerre.


« Le vote du public sera probablement massivement en faveur de l’Ukraine, pour montrer son soutien », a déclaré Simon Bennett, le patron de l’association des supporters, qui rappelle que la moitié des points sont attribués par des jurys professionnels, ce qui est plus difficile. anticiper. Selon lui, la chanson du Kalush Orchestra pourrait être l’une des favorites, « sans le contexte de la guerre, on ne parlerait pas d’une éventuelle victoire de l’Ukraine ».

Si le groupe est attendu sur de bonnes performances samedi soir, « l’Ukraine n’a pas besoin de gagner », estime Dean Vuletic. « L’Ukraine a gagné la bataille le jour où la Russie a été exclue de l’Eurovision, la victoire politique est là. »

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