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Quand le programme Nupes relance la bataille entre économistes


Les élections législatives donnent lieu à une bataille de chiffres entre économistes ciblant les propositions de Nupes, tandis que celles d’Ensemble ! sont plutôt épargnés. Le résultat d’une domination culturelle des économistes orthodoxes pendant quarante ans.

Législatives 2022 © Studio graphique FMM

« Ruine économique », « chaos », « scénario grec » : des jugements plus hostiles les uns que les autres ont été prononcés depuis la naissance de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) et la présentation de son programme.

Celui-ci a en effet de quoi donner des sueurs froides aux partisans d’Emmanuel Macron. Retraite à 60 ans, SMIC à 1 500 euros net, blocage des prix des produits de première nécessité, rétablissement de l’ISF et suppression de la « flat tax » ou encore dépenses publiques de 250 milliards d’euros par an : en misant sur une politique de la demande plutôt que l’offre, les mesures proposées sont en totale opposition avec la politique économique du chef de l’Etat.

Economistes et opposants politiques s’étaient montrés plutôt discrets pendant la campagne présidentielle à propos de Jean-Luc Mélenchon. Mais après les 22 % obtenus par le candidat insoumis le 10 avril et alors que l’hypothèse d’un score significatif pour l’union de la gauche aux législatives (second tour le 19 juin) gagnait en probabilité, les fusillades se sont intensifiées.


Dans un texte publié le 19 mai sur son site internet et s’appuyant sur le chiffrage de l’émission de Jean-Luc Mélenchon réalisé par l’Institut Montaigne, le « think tank » de gauche libérale Terra Nova, sous la plume du banquier et ancien haut fonctionnaire Guillaume Hannezo , a vivement critiqué le programme économique de Nupes, estimant qu’il aurait des conséquences désastreuses – « explosion des déficits publics et du chômage », « dynamique insoutenable de la dette publique » – et obligerait le gouvernement dirigé par Jean-Luc Mélenchon à faire marche arrière et à choisir , pour sauver la mise, entre « un plan d’austérité sans précédent » ou « le chaos de la sortie de l’euro ».

Le même jour, l’économiste et professeur au Collège de France, Philippe Aghion, l’une des inspirations du programme d’Emmanuel Macron en 2017, publie une tribune dans Les Échos intitulée « La fausse pensée de M. Mélenchon ». Après avoir assommé le programme économique de Nupes qui, selon lui, « conduirait au désastre », il a conclu son texte en invitant Jean-Luc Mélenchon à prendre des cours d’économie.

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En réponse, plus de 300 économistes, dont Thomas Piketty, Julia Cagé, Dominique Meda et Gabriel Zucman, ont signé une tribune, publiée sur le site du Journal du Dimanche, soutenant le programme économique de Nupes.

Et surtout, les économistes du Nupes ont organisé mardi 7 juin une conférence de presse visant à démontrer que leur programme était crédible, quantifié et précis. Ils s’étaient prêtés à l’exercice pour la première fois pendant la campagne présidentielle, avec une émission de plus de trois heures pour présenter le chiffrage du programme de Jean-Luc Mélenchon. L’explication pré-législative était beaucoup plus courte, mais un document de 48 pages visant à « mettre les points sur les i » a été produit pour l’occasion.


« Le gouvernement essaie d’imposer un faux récit autour de notre programme économique, lit-on dans le document. Selon eux, avec un gouvernement Nupes, un désastre économique s’abattrait sur le pays. Ce récit traditionnel (…) vise en réalité à imposer l’idée d’un choix unique : la politique néolibérale du gouvernement est la seule possible, le reste n’est pas sérieux et donc dangereux Comme si l’économie ne dépendait d’aucun choix politique mais sur une soi-disant rationalité objective ».

« Il n’y a pas d’alternative »

On retrouve ici le vieux débat entre économistes orthodoxes – partisans d’une économie néolibérale qui suppose l’efficacité des marchés financiers et prône la réduction des dépenses publiques, la privatisation des services publics ou encore la flexibilisation du marché du travail – et les économistes hétérodoxes – opposés à ces politiques et proches de l’école keynésienne qui, au contraire, entend donner un rôle central à l’État.

« Plusieurs écoles de pensée existent mais le souci est que la quasi-totalité des médias appartient à des industriels qui choisissent les journalistes et donc, naturellement, le point de vue du patron est plus important que le point de vue des citoyens. », regrette l’économiste hétérodoxe Henri Sterdyniak, co-auteur du Manifeste des économistes consternés (2010).

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Ainsi, la vision des économistes néolibéraux a prévalu ces quarante dernières années dans la plupart des pays du monde occidental. L’idée que les politiques prônant la maîtrise des dépenses publiques, le soutien aux entreprises et à la concurrence seraient sérieuses, tandis que celles visant à augmenter les dépenses publiques seraient utopiques s’est peu à peu ancrée dans les esprits. Une victoire idéologique symbolisée par la célèbre tirade de l’ancienne Première ministre britannique Margaret Thatcher : « There is no alternative » (« Il n’y a pas d’alternative »).

Le programme des Nupes, qui propose justement une alternative – le slogan de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, « Un autre monde est possible », issu de la mouvance altermondialiste – est donc logiquement ciblé.

« Ces attentats sont un peu un hommage au programme de Nupes, qui entend changer les choses, donc c’est normal que ça suscite l’intérêt, juge Henri Sterdyniak. Mais en même temps, elles sont injustes dans la mesure où le programme d’Emmanuel Macron présente un déséquilibre de 90 milliards d’euros par an, dont il ne précise pas quelles dépenses il entend réduire et qui ne suscite aucune interrogation chez les commentateurs.

Seul le Nupes, en effet, a produit une estimation aussi précise de son programme quand Ensemble !, le Rassemblement national ou Les Républicains se contentent d’un cadrage approximatif. « Au moins, ils ont fait l’effort de présenter un chiffre très détaillé, qui prête à la critique. Ce sont les seuls », reconnaît Guillaume Hannezo, l’auteur de la note très critique de Terra Nova, dans le magazine Alternatives économiques.

Discussion technique sur l’effet multiplicateur

La précision de la quantification est telle que le point central de la bataille entre économistes porte sur la valeur du coefficient multiplicateur keynésien – qui correspond, en schématisant, au « rendement » de l’investissement public – retenu par Nupes. Un débat de spécialistes difficile à suivre pour la plupart des votants mais qui donne lieu à des échanges qui ne manquent pas de sel sur Twitter.

A un journaliste politique ironisant sur le réseau social sur les 267 milliards d’euros que rapporteraient les 250 milliards investis par l’Etat, selon les prévisions du Nupes, l’économiste Thomas Porcher a répondu : « C’est ce qu’on appelle l’effet multiplicateur. On apprend ça en première année d’économie dans les cours de macroéconomie. »

Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du FMI et tenant d’une ligne orthodoxe, a alors commenté un lapidaire « Recalé ». Réaction cinglante de Thomas Porcher : « Par celui qui pendant la crise grecque a défendu l’austérité pour nous dire, 3 ans plus tard (quand l’économie grecque était à terre), qu’il avait commis une erreur en sous-estimant le multiplicateur budgétaire grec. faits. Déjà jugés par l’histoire.


Pour Henri Sterdyniak, le réchauffement climatique et l’instabilité financière qui l’accompagne pourraient changer la pensée dominante dans les années à venir. « Il y a pas mal d’économistes qui se rendent compte que le marché est incompatible avec le virage écologique et qu’il faut évidemment s’attaquer au mode de vie des classes supérieures et des classes moyennes supérieures pour aller vers un monde plus sobre et plus égalitaire. C’est la seule voie si nous voulons une planète encore habitable dans le futur », estime-t-il.

A en juger par les commentaires suscités par le programme économique du Nupes, qui entend investir 50 milliards d’euros par an dans la bifurcation écologique et les services publics, cette « évidence » semble cependant encore loin d’être partagée. La bataille entre économistes orthodoxes et hétérodoxes est plus que jamais d’actualité. C’est aux électeurs de trancher le débat dimanche lors du second tour des législatives.



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