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Oligarques, unissez-vous maintenant !, par Serge Halimi (Le Monde diplomatique


Blamentation tous les maux courants sur une seule cause était déjà une pratique courante dans la Rome antique. Caton l’Ancien terminait tous ses discours, quel qu’en soit le sujet, par les mots « Carthage doit être détruite ». En 1984, la chaîne publique France Télévisions demande à feu Yves Montand de présenter « Vive la crise ! (Vive la crise), qui se proposait d’expliquer aux Français que l’État-providence était responsable de tous leurs problèmes et l’austérité le remède.

Puis le terrorisme est devenu la fixation, l’ardoise magique qui permet d’effacer tout le reste. Dans la première heure qui a suivi les attentats du 11 septembre, des fonctionnaires britanniques ont reçu un message d’un conseiller spécial du secrétaire aux Transports Stephen Byers leur disant : « C’est maintenant une très bonne journée pour sortir tout ce que nous voulons enterrer. Ils pourraient simplement utiliser ce qui deviendrait bientôt connu sous le nom de « guerre contre le terrorisme » pour masquer toute mauvaise nouvelle, même si cela n’avait rien à voir avec Oussama ben Laden. Aujourd’hui, le gouvernement russe blâme tout sur les « complots » occidentaux ; en Occident, c’est toujours « la faute de Moscou ».

C’est la même chose avec la baisse du niveau de vie. Le président Joe Biden attribue constamment la flambée de l’inflation aux États-Unis à « la taxe de Poutine sur la nourriture et l’essence ». Emmanuel Macron affirme que les problèmes de ses compatriotes les plus pauvres sont dus à « l’économie de guerre ». Mais si c’est vrai, la France doit avoir été en guerre pendant les 40 dernières années, car l’indexation des salaires sur les prix a pris fin en 1982, lorsque François Mitterrand et son ministre des Finances, Jacques Delors, ont offert aux propriétaires d’entreprise leur plus gros cadeau sous la forme de prix de location. (et les bénéfices) dépassent le revenu moyen ; il n’y avait pas de tel cadeau pour leurs employés, dont le pouvoir d’achat était définitivement amputé.

Pourtant, à l’époque, l’Ukraine et la Russie faisaient toujours partie du même pays et Poutine n’avait pas encore quitté sa ville natale de Leningrad. L’« économie de guerre » n’a fait que prolonger et accélérer l’appauvrissement des plus pauvres, tandis que les profits des géants de l’indice CAC 40 (160 milliards d’euros en 2021) viennent de battre le record établi il y a 15 ans. Bref, tout a changé sauf la primauté mondiale des dividendes sur les salaires. Et la détermination des gouvernements à favoriser les premiers par rapport aux seconds. Oligarques du monde, unissez-vous…

L’ardoise magique fonctionne aussi pour les questions environnementales. Redémarrage de l’extraction du charbon, sacrifice du fret ferroviaire, fracturation hydraulique, pollution numérique, publicités outrancières des bijoutiers dans les médias et sur les panneaux d’affichage : faut-il aussi blâmer Poutine pour tout cela ? Ensuite, l’État français offrira des ventilateurs électriques et de l’eau en bouteille aux plus démunis, et des réductions sur le carburant à ceux qui ne font pas leurs courses à vélo. Alors pourquoi le gouvernement prend-il de telles « mesures d’urgence » ? La réponse est que les mesures urgentes peuvent toujours attendre.


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