Pour brûler, Frank a brûlé, au soleil de midi sur la peau des tropiques.
Le 20 février 2025, Frankétienne a fait le grand saut dans le fond bleu, cet espace sans limites qui lui semblait déjà si familier. C’est un paradoxe quand il concerne l’homme le plus vivant en Haïti, l’inclandescence et l’irrévérence (dans un rêve errant) poussé à l’extrême: poète visionnaire, dramaturge, romancier, chanteur, acteur artiste qui vivait principalement sur sa peinture. Né le 12 avril à Ravine Sèche comme un viol d’un riche américain sur un adolescent serviteur, Jean-Pierre Basil Dantor de Silver, connu sous le nom de Frankétienne est élevé par une mère analphabète. Loin de couler dans les trous noirs qui se sont levés dans des pièges devant lui, il a appris à apprivoiser les orages afin d’avaler l’univers.
Nous pouvons voir, détecter les germes de son pouvoir créatif à l’ouverture de L’oiseau schizophoneExplosion de langues, métaphores qui lui appartiennent dans le monde du monde entier dans une spirale: « Au vertige de mes catastrophes de saoulée, au naufrage de mon île suspendue sans abrogation du pendule de la mort … », « Rien ne sort de la saison de la raison pure, la mort active la dérision que rien ne meurt lorsque tout se passe dans le paradoxe. Et pour y être né par mes lèvres, à l’embrasure de mes reins … »
Son travail est total, Herculéen, réunissant une centaine de publications. Parmi mes titres électoraux: Ultravocal,, Fleurs d’insomnie,, Rapp-jazz,, Galaxie du chaos-babel,, L’oiseau schizophone,, Corde et miséricorde. L’académicien Dany Laferrière a eu l’occasion de brosser le portrait polyphonique du monstre en majesté. Ici, je voudrais évoquer des anecdotes concernant le passeur passionné, le cantor des transports en commun et scandaleux, le créateur du génie qui pratiquait la générosité à la hauteur de l’homme.
Un tempérament convaincu de l’imagination
Après son enfance blessée et son adolescence turbulente, au prix de nombreux efforts, il a forgé un tempérament convaincant de l’imaginaire, comme il aimait dire. Devenue un grand écrivain et homme d’affaires, fondateur du Frankétienne College qui a formé plusieurs générations, il aurait pu céder à la tentation de s’enfermer dans une tour d’ivoire, en particulier dans notre pays où la méfiance et le snobisme sont un sport national.
Cependant, son imposante maison perchée sur les hauteurs de Delmas 31, est un refuge pour les visiteurs, les jeunes créateurs à la recherche d’inspiration et d’horizon. Le grand poète a reçu des gens à la maison comme extension de son art. L’art comme cadeau de soi dans la vie comme sur la page, passant par la toile et la scène.
Jeune poète, vivant dans le district de Delmas, j’allais souvent à Frankétienne. Ma première fois, j’ai été invitée dans le cadre d’un projet de troupes de théâtre « Compagnie Compagnons Incelgetins » dirigé par Faubert Bolivar et Guy Régis Junior. Nous étions une petite bande maladiée d’anxiété et de fièvre révolutionnaire. Après la réunion qui figurait sur l’un de ses nombreux dirigeants – de l’œuvre « Dezafi », le premier roman écrit en créole haïtien, nous étions débarrassés de toutes les angoisses. Et l’impulsion révolutionnaire a été transmutée dans une aile créative qui fait rage.
Quelques jours plus tard, je l’ai vue au vendredi littéraire, une réunion hebdomadaire incontournable que l’écrivain Lyonel Trouillot a animé. Le discours improvisé de Frankétienne retentit comme une décharge électrique dans la nuit. La cerise sur le gâteau, il a offert à tout le monde beaucoup de ses livres. Nous avions une cinquantaine dans le public. Nous sommes sortis de là avec l’âme complètement accrue, le cerveau en feu, les bras chargés.
Ce soir-là, j’ai eu l’occasion de discuter avec son fils Rudy qui m’a invité à rentrer chez moi pour partager une bière prestigieuse. J’ai rencontré Marie Andrée, épouse et muse qui se moquait des jaillissements linguistiques de son mari. Chaque rencontre avec Frankétienne valait au moins un poème. Derrière l’immense écrivain, l’homme du partage et des étoiles intraveineux, capables de changer ou « d’orler » le cours des choses. Accueillons entre nos mains le travail généreux du récit sublime des âmes de Port-au-Prince.
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