Groenland, Ukraine… Quelle est la norme « ITAR » qui permet à Donald Trump de régner sur les armements européens ?

À l’heure où Donald Trump ne cache plus ses envies expansionnistes comme au Groenland, la dépendance européenne à l’égard des armes américaines pose question. Pour la première fois depuis 20 ans, le Vieux Continent est devenu le principal client des Etats-Unis en matériel militaire. Une mainmise sur l’autonomie européenne consolidée par un formidable outil juridique : la norme « ITAR ».
F-35 cloués au sol faute de mises à jour, chars gelés dans leurs hangars… C’est le scénario qui pourrait se dessiner en cas de conflit avec les États-Unis. Car si l’Europe achète des armes américaines, Washington en garde néanmoins les clés. Chars, avions de combat, systèmes de défense antimissile, satellites militaires… Depuis plus d’une décennie, les États européens, à l’exception de la France, s’appuient sur les États-Unis pour développer leur arsenal militaire.
La guerre en Ukraine, la crainte d’un désengagement sécuritaire des États-Unis et la lenteur des programmes industriels européens ont accéléré ce mouvement. Résultat : l’industrie européenne de défense s’équipe, se modernise et parfois innove… avec des technologies venues d’outre-atlantique, made in USA. En effet, entre 2020 et 2024, 53 % des importations d’armes de l’Europe provenaient des États-Unis, contre 41 % en 2015-2019, selon le rapport annuel de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), rendu public le 10 mars.
Alors que Donald Trump a réaffirmé sa volonté de prendre le contrôle du Groenland, cette dépendance à l’armement américain pose question. Comment le Vieux Continent peut-il contrer les velléités expansionnistes d’un président américain irréductible ?
quand acheter américain devient un piège légal
D’autant que derrière ces contrats se cache une réalité moins visible. Acheter américain, c’est aussi accepter un cadre juridique restrictif : la réglementation sur l’exportation et le transfert d’armes, communément appelée « ITAR ».
Cette norme permet aux États-Unis d’interdire, aux Européens et autres, la livraison de matériels et munitions achetés aux États-Unis ou contenant des composants américains. Concrètement, un pays européen peut se trouver dans l’incapacité d’exporter, ou de transférer à un allié, des équipements qu’il a lui-même co-développés, sans le feu vert américain.
“L’usage de ces armes reste donc conditionné à la bonne volonté d’un président américain aujourd’hui imprévisible. L’acquisition de matériel militaire américain ne constitue même plus une assurance d’un soutien politique ou stratégique de Washington. Cette dépendance expose les pays européens au risque de voir leurs capacités militaires neutralisées à distance en cas de désaccord diplomatique”, note la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES), dans une étude publiée en août 2025.
Les Européens à la merci du Pentagone
Outre les aspects logistiques, le pays de l’Oncle Sam conserve la maîtrise technologique des équipements vendus. Les avions de combat F-35, dont disposent le Danemark et d’autres pays européens, illustrent parfaitement cette dépendance. Ces appareils de cinquième génération nécessitent des mises à jour régulières et sont connectés aux systèmes de communication contrôlés par les États-Unis.
En cas de conflit d’intérêts, Washington pourrait décider de restreindre ou de désactiver certaines fonctions critiques. « Si les Etats-Unis attaquaient le Groenland, aucun pays européen ne pourrait faire décoller ses F-35 pour le défendre, car ils disposent d’un système de blocage si le plan de vol ne convient pas au Pentagone », expliquait l’eurodéputé LR Christophe Gomart dans les colonnes de Libération le 20 février.

“Les Danois, avec leurs avions américains F-35, se rendent compte que ce n’est peut-être pas une si bonne idée s’ils envisagent un jour de défendre le Groenland. Ils n’iront même pas aussi loin”, a déclaré Michael Schoellhorn, directeur général d’Airbus Defence and Space, dans une interview au journal allemand Augsburger Allgemeine.
L’autonomie militaire définitivement perdue ?
Face à cette dépendance, plusieurs pays européens tirent la sonnette d’alarme. Au Danemark, les dirigeants politiques expriment désormais leurs doutes, voire leurs regrets, quant à la dépendance du pays à l’égard des armes américaines. A l’image du président de la Commission danoise de défense Rasmus Jarlov, qui était à l’origine de l’achat de 16 F-35 en octobre, et qui craint désormais que Washington puisse utiliser ces systèmes comme levier politique.
Mais derrière le constat, l’Europe est en réalité incapable de se détourner de la dépendance américaine. Plus l’Europe achète des produits américains, plus elle est exposée à l’ITAR ; plus il est soumis à l’ITAR, plus il devient difficile de développer des alternatives pleinement souveraines. C’est ainsi que la Suisse a annoncé l’achat de 36 avions de combat F-35 au constructeur américain Lockheed Martin. La Belgique a de son côté confirmé en juillet l’achat de 11 nouveaux F-35 américains pour un montant d’un milliard d’euros.
Sur les dix pays européens ayant passé une commande d’avions de combat sur la période 2019-2023, huit ont choisi des avions américains (F-16 ou F-35), et deux seulement ont choisi le Rafale français, selon la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES).
Dans cette guerre silencieuse du droit et des normes, les États-Unis disposent d’une avance considérable. Et l’Europe, malgré sa puissance économique et industrielle, reste prisonnière d’une dépendance qu’elle a elle-même contribué à construire. Reste à savoir si les 800 milliards d’euros du plan « Réarmer l’Europe » suffiront à briser la dépendance historique à l’égard du parapluie militaire américain.
Source | domain www.cnews.fr




