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« $Trump », « MelaniaCoin »… Le couple Trump a lancé deux monnaies numériques à leur effigie, quelques heures avant l’investiture du nouveau président américain. Une opération qui soulève des questions sur le plan éthique, mais aussi sur la vision républicaine de l’économie, selon la journaliste Nastasia Hadjadji, interrogée par franceinfo.
Des valorisations qui ont dépassé en quelques heures le PIB de certains pays. Donald et Melania Trump ont lancé leurs propres cryptomonnaies le week-end dernier, à un jour d’intervalle, juste avant l’investiture du nouveau président américain, lundi 20 novembre.
Leur valeur marchande a rapidement atteint des niveaux stratosphériques, dans un contexte où le bitcoin a atteint de nouveaux records, franchissant la barre des 109 000 dollars. Cette transaction financière, qui expose Donald Trump à de nombreux conflits d’intérêts, est une « coup de poker » qui vise « enrichissement à court terme »estime Nastasia Hadjadji, journaliste indépendante spécialisée dans l’économie numérique.
Franceinfo : Comment expliquer la création de ces cryptomonnaies quelques heures avant l’investiture de Donald Trump ?
Nastasia Hadjadji : Cette opération spéculative bénéficie de l’essor considérable que représente l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Il existe cependant un certain nombre de règles qui s’appliquent à l’enrichissement des hommes politiques. Alors, a priori, en lançant cette cryptomonnaie deux jours avant son investiture, le président élu limite les risques d’enfreindre la loi et la Constitution américaine. Donald Trump et son épouse Melania sont également à un tournant politique, c’est donc une position particulièrement opportuniste et cynique. Doit-on s’étonner, compte tenu de la carrière de Trump, qui a bâti sa fortune sur sa capacité à exploiter les failles et à s’enrichir aux dépens des autres ?
Dans le cas de ces nouvelles cryptomonnaies, on parle de « meme coin », qu’est-ce que c’est ?
Il s’agit d’un « token », un actif numérique, qui repose sur une référence à un mème internet, donc à une image qui a une signification ironique propre à la culture web. Vous avez par exemple le fameux Dogecoin, devenu l’acronyme d’une agence gouvernementale, mais aussi le Fartcoin, « pet » pour « pet » en français, dont la capitalisation boursière est astronomique pour quelque chose qui ne repose sur rien. Il suffit que je fasse circuler demain une photo de mes orteils déployés sur mon canapé, et que cette photo ait une portée virale pour que derrière elle, un malin s’amuse à créer un jeton et à l’attacher à cette image. Il s’agit d’une économie du néant, d’une spéculation basée sur la fiction et les contenus viraux circulant sur internet.
Cette opération ne vise donc pas un projet économique particulier ?
Cette séquence nous indique que nous sommes dans un système d’économie de casino tel qu’un actif qui n’existait pas il y a deux semaines peut désormais avoir une valorisation boursière de plusieurs dizaines de milliards de dollars.
« C’est vraiment du nihilisme financier, le seul objectif est le coup financier, le coup de poker et l’enrichissement à court terme. Spectacle intégré au capitalisme sous stéroïdes et sans cadre. »
Nastasia Hadjadjisur franceinfo
Par quel mécanisme cela permet-il à Donald et Melania Trump de s’enrichir ?
En premier lieu, ce sont eux qui émettent ces tokens, et là ce sont deux sociétés tierces. L’un s’appelle CIC Digital LLC, qui a lancé les premiers projets NFT (« non-fungible token », actifs numériques) de Donald Trump. Et la cryptomonnaie créée ce week-end l’a été via la société Fight Fight Fight LLC. Les deux entités sont basées dans l’État américain du Delaware (un État souvent considéré comme un paradis fiscal) et sont directement associées à Trump. La première personne à devenir riche fut donc Donald Trump. Selon un graphique publié par le média Axios, sa fortune s’est multipliée en quelques jours.
Au-delà de l’opération elle-même, qu’est-ce que cela dit sur le contexte politique ?
La cryptoéconomie a été créée en tant que premier financier privé de la campagne. Quelle est la nature de la transition entre cette industrie et le candidat élu président ? « Nous vous donnons de l’argent, nous vous faisons élire grâce à nos millions. Et en retour, vous devez donner un signal très fort pour annuler la coloration de la présidence Biden », à savoir une présidence qui a tenté de mettre en place un cadre réglementaire minimal. Alors, premier retour bienvenu attendu : la déréglementation du secteur. Cela peut se traduire par le placement, à la tête des administrations chargées de superviser cette économie, de personnes ouvertement pro-crypto, ou le fait d’organiser un lobbying efficace pour placer une majorité de sénateurs pro-crypto au Congrès. . Deuxième retour : légitimer ce secteur en l’intégrant à l’économie réelle. Il existe un fort lobbying pour créer des ponts entre l’économie de la cryptographie et le système bancaire, par exemple en autorisant les plateformes de cryptographie à détenir des comptes dans les banques traditionnelles. Il y a aussi cette fameuse idée – encore une rumeur – d’une réserve stratégique en bitcoin, même si Donald Trump serait plus favorable aux cryptomonnaies souveraines, donc créées et hébergées aux Etats-Unis.